Les Hmong à Ha Giang : Guide Complet par un Guide Local Francophone

Les Hmong à Ha Giang : ce que 10 ans à vivre avec eux m’ont appris

Si vous faites la boucle de Ha Giang, vous allez voir des Hmong toutes les 5 minutes. Mais les comprendre, c’est autre chose.

Je m’appelle Pham Quynh. Je ne suis pas Hmong. Je suis Kinh, du delta. Je suis arrivé à Ha Giang il y a 1 an comme guide. Je pensais rester 6 mois. Je suis resté. Aujourd’hui ma maison est à Du Gia, au milieu de mes voisins Hmong . Ma sœur de cœur est Hmong, mes meilleurs amis sont Hmong, les enfants du village m’appellent “Chú Quynh”.

Ce que je vais vous raconter, ce n’est pas Wikipédia. Ce sont des histoires qu’on m’a racontées autour du feu, en buvant du rượu ngô, pendant 10 ans.

1. Qui sont vraiment les Hmong de Ha Giang?

Au Vietnam on dit H’Mông. Vous dites Hmong. En Chine, on dit Miao. C’est le même peuple.

Ils sont 1,1 million au Vietnam, mais à Ha Giang ils sont chez eux : plus de 231 000, soit 34% de la province. À Dong Van et Meo Vac, ils sont 90% des habitants. C’est la capitale Hmong du Vietnam.

Ils ne viennent pas d’ici à la base. Leurs ancêtres viennent du sud de la Chine. Ils ont fui les guerres des empereurs Qing aux 18e et 19e siècle. Ils ont marché pendant des mois jusqu’à trouver ces montagnes de rochers que personne ne voulait. Les Vietnamiens du delta voulaient les rizières. Les Hmong ont pris les rochers et ont dit : “On va faire pousser du maïs là-dessus”. Et ils l’ont fait.

C’est pour ça qu’ils vivent si haut, à 1000-1600m. Pas par choix folklorique. Par besoin de liberté.

2. Les 4 groupes Hmong que vous allez croiser (et comment les reconnaître)

Ne dites jamais à une femme Hmong Fleur qu’elle est Hmong Blanc. Elle sera vexée. On les distingue à la jupe.

Les H’Mong Blancs (Hmoob Dawb) : Les plus nombreux à Ha Giang. Jupe blanche plissée, brodée seulement en bas. Veste blanche. Vous les verrez à Dong Van, Pho Cao, Sung La. Ils sont très accueillants, ils parlent un peu plus vietnamien.

Les H’Mong Fleurs (Hmoob Leeg) : Les stars pour les photos. Jupe avec des centaines de petits carrés de couleur cousus à la main. Coiffe énorme. Ils vivent à l’ouest, à Hoang Su Phi et Xin Man. Une jupe prend 1 an de travail. C’est pour ça qu’elle coûte 600$.

Les H’Mong Noirs (Hmoob Dub) : Mes voisins à Du Gia. Pantalon et veste noirs teints à l’indigo. Ce sont les plus discrets, mais ceux qui ont gardé les traditions les plus fortes. Ils vivent plus bas dans la vallée.

Les H’Mong à Manches Longues : Très rares, à Quan Ba. On les reconnait à leurs manches qui touchent le sol.

Mon astuce de guide : si vous voulez savoir d’où vient une femme, regardez sa jupe, pas son visage. Sa jupe dit son village.

3. Où voir les vrais villages Hmong, pas les villages-décors?

Oubliez Sapa. Sapa, mes amis Hmong me disent “c’est Disneyland”. À Ha Giang, c’est encore vrai.

1. Lung Cu – Ma Lé : Tout au nord, sous le drapeau géant. Villages de Hmong Blancs accrochés aux falaises. Maisons en terre de 80cm d’épaisseur. Pas de wifi. Les enfants ne parlent que Hmong. J’y emmène mes clients pour le coucher de soleil.

2. Du Gia – Duong Thuong : Ma vallée. C’est le Ha Giang que personne ne voit. 100% Hmong Noir. On dort chez l’habitant dans des maisons en bois sur pilotis. C’est là que ma voisine, Madame Mai, fait le Mèn Mén tous les matins. C’est là que j’ai appris à labourer avec un buffle.

3. Sa Phin : Le village du Roi Hmong Vuong Chinh Duc. Un palais en bois et en terre au milieu de nulle part. Il était le chef de tous les Hmong du Nord. Son histoire est incroyable, entre opium et résistance contre les Français.

4. Hoang Su Phi : Le pays des rizières en terrasses. Classées patrimoine national. En septembre, c’est doré à perte de vue. C’est le territoire des Hmong Fleurs.

Règle d’or que j’ai apprise à mes dépens : Ne jamais entrer dans une maison Hmong sans dire “Nyob zoo”. Ne jamais toucher l’autel des ancêtres au fond. Et ne jamais toucher la tête d’un bébé. La première fois, j’ai failli me faire sortir.

4. La maison Hmong : pourquoi elle n’a pas de fenêtre?

Au début je ne comprenais pas. Il fait sombre, il y a de la fumée partout. Et puis on m’a expliqué.

La maison Hmong traditionnelle est une forteresse. Murs en terre battue, toit en tuile Yin-Yang. Pas de fenêtre pour garder la chaleur et pour empêcher les mauvais esprits d’entrer. Au centre, le foyer. Il ne doit JAMAIS s’éteindre. S’il s’éteint, les ancêtres partent.

Au fond, l’autel : un bout de papier rouge avec des bâtons d’encens. C’est le cœur de la maison. Sans ça, ce n’est pas une maison Hmong.

On ne dort pas dans des lits. On dort sur le plancher autour du feu. Toute la famille ensemble. Quand j’ai dormi la première fois chez mon ami Vang, j’ai eu mal au dos pendant 3 jours. Maintenant je dors mieux que dans un hôtel 5 étoiles.

5. Le costume : la carte bancaire d’une femme Hmong

Un jour j’ai demandé à une jeune fille Hmong Fleur pourquoi elle ne mettait pas de jeans comme les filles Kinh. Elle m’a répondu : “Si je mets un jean, comment on saura que je suis Hmong Fleur de Hoang Su Phi? Comment un garçon saura que je sais broder?”

J’ai compris.

Une jupe Hmong Fleur, c’est 8 mètres de chanvre tissé à la main, teint 15 fois à l’indigo, brodé pendant 8 mois. Elle vaut 15 millions de dongs (600€). C’est l’épargne de toute une vie. C’est sa dot. On l’enterre avec pour qu’elle soit reconnue dans l’autre monde.

Les jeunes à Ha Giang portent des jeans à la ville aujourd’hui. Mais pour le Nouvel An, ils remettent tous le costume. J’ai vu des garçons de 20 ans qui travaillent à Hanoi revenir exprès en bus 8h pour porter leur veste noire pendant 3 jours.

6. Le Nouvel An Hmong (Gau Tao) et le marché de l’amour de Khau Vai

En réalité il y a 2 fêtes différentes, mais elles tombent à la même période :

1. Le Têt Hmong = Noj Peb Caug / Noj Tsiab

C’est LE Nouvel An Hmong. On l’appelle Noj Peb Caug (manger 30) parce qu’on mange le 30e jour du 12e mois lunaire.

C’est comme le Têt vietnamien mais 1 mois plus tôt. En décembre, pas en janvier/février. C’est la fête de la famille, on tue le cochon, on fait le Mèn Mén, on appelle les ancêtres. Toute la famille rentre.

Les Vietnamiens disent “Têt Hmong” pour ça. C’est le vrai Nouvel An.

2. Le Gau Tao = Gàu Tào

Ça, ce n’est PAS le Nouvel An. C’est une fête votive pour demander quelque chose aux esprits.

Une famille qui n’a pas d’enfant, ou qui a un enfant malade, ou qui veut une bonne récolte, organise un Gau Tao. Elle plante un grand bambou au milieu du village avec un morceau de tissu rouge au sommet.

Pendant 3 jours, le chaman joue du Qeej, on danse, on chante. Et à la fin on fait le Pov Pob (lancer de balle pour les jeunes).

Pourquoi on confond ? Parce que beaucoup de familles organisent leur Gau Tao juste après le Têt Hmong, en décembre/janvier, quand ils ont un peu d’argent et du temps. Donc pour les touristes, ça ressemble au Nouvel An.

Pendant 3 jours, tout s’arrête. On sort les costumes. Les garçons jouent du Qeej – une flûte en bambou avec une calebasse, le son est triste et magnifique, il appelle les ancêtres. Les filles chantent. Et les jeunes jouent au Pov Pob, le lancer de balle. Si une fille lance sa balle à un garçon qui lui plait et qu’il l’attrape, ils peuvent discuter.

Et il y a Khau Vai. Le marché de l’amour. Le 27 mars lunaire, à Meo Vac. Ce n’est pas un marché pour acheter des souvenirs. C’est le seul jour de l’année où les anciens amoureux qui n’ont pas pu se marier ensemble ont le droit de se revoir. Leurs maris et femmes actuels restent à la maison et les attendent. Ils se parlent, ils boivent, ils se disent au revoir. La première fois que j’y suis allé, j’ai vu un vieux couple de 80 ans pleurer en se tenant la main. Je ne l’oublierai jamais.

7. Ce que j’ai appris sur leur vie

Chez les Hmong, on se marie tôt, vers 18-20 ans. Pas par pression, mais parce qu’à cet âge un garçon sait construire une maison et une fille sait faire du Mèn Mén et broder.

Avant, il y avait la tradition du “vol de la mariée” – kevcai. Le garçon, avec ses amis, emmenait la fille chez lui. Elle restait 3 jours. Si elle acceptait, on faisait la fête. Aujourd’hui c’est symbolique, on demande l’avis de la fille avant, heureusement.

Et leur champ? À Ha Giang il n’y a pas de terre. Il n’y a que des rochers karstiques. Alors ils font un truc fou : ils portent de la terre dans des paniers, à dos, depuis la vallée, et ils remplissent chaque trou entre les rochers. C’est le champ de maïs sur rocher. L’UNESCO a classé tout le plateau de Dong Van pour ça. Un champ de 100m2 demande 3 mois de travail. C’est ça, la résilience Hmong.

Ils cultivent du maïs pour le Mèn Mén, et du sarrasin. En octobre, tout Ha Giang devient rose avec les fleurs de sarrasin.

8. Comment visiter sans déranger? Mes 5 règles après 10 ans d’erreurs

J’ai fait toutes les erreurs possibles. Alors voilà ce que je dis à mes clients francophones :

1. Ne donnez pas de bonbons. Je sais, c’est tentant. Mais vous créez des mendiants. Si vous voulez aider, achetez des cahiers à l’école primaire de Du Gia. Ou achetez une jupe directement à la femme qui l’a brodée. 50.000 VND, c’est 2 jours de travail pour elle.

2. Demandez pour les photos. Dites “Kuv thaij duab tau os?” (Je peux prendre une photo?). Même si ils disent oui en souriant, parfois ils sont gênés. Regardez les yeux.

3. Dormez chez l’habitant. L’argent va à la famille, pas à un hôtel à Hanoi. Et vous goûterez le vrai Mèn Mén chaud le matin.

4. Apprenez 2 mots. Nyob zoo (bonjour) et Ua tsaug (merci). Quand vous dites ça en Hmong, pas en vietnamien, vous voyez leur visage s’illuminer.

5. Ne touchez jamais la coiffe d’une femme. C’est sacré.

Pour plus de renseignements RESPECTER LES ETHNIES LOCALES SUR LA HA GIANG LOOP : Le guide complet du voyageur responsable

Ha Giang est encore authentique parce que c’est dur d’y aller. Gardons-le comme ça.


Je ne suis pas Hmong. Je ne le serai jamais. Mais après 10 ans à partager leurs repas, à porter du maïs avec eux, à être invité à leurs mariages, je peux dire que je suis un peu de leur famille. Et c’est le plus beau cadeau que le Vietnam m’ait fait.

Si vous voulez rencontrer mes amis à Du Gia, dormir chez Madame Mai et comprendre ce que veut dire “être Hmong à Ha Giang”, écrivez-moi. Je ne vous ferai pas un tour. Je vous emmènerai chez mes voisins.

Pham Quynh – Guide francophone à Ha Giang