# Chiêu Lầu Thi – Le Sommet aux Neuf Étages de Nuages
Il y a des montagnes que l’on gravit. Et il y a celles qui vous aspirent.
Chiêu Lầu Thi appartient à la seconde catégorie. À 2 402 mètres d’altitude, dans la commune de Hồ Thầu, district de Hoàng Su Phì, province de Hà Giang, ce n’est pas seulement le deuxième toit de Hà Giang après le Tay Con Linh [2428 m] et la treizième plus haute montagne du Vietnam. C’est une porte. Une porte vers un autre Vietnam, brut, vertical, où la brume a une mémoire.
On l’appelle “la montagne aux 9 étages”. Et quand vous y êtes à l’aube, vous comprenez pourquoi ce nom n’est pas une métaphore.
### L’étymologie qui dit tout : neuf marches pour toucher le ciel
En vietnamien, Chiêu Lầu Thi signifie littéralement “les neuf marches du nuage” ou “neuf étages d’escaliers”. Les Dao rouges qui vivent à ses pieds racontent que le sommet est si haut que les nuages, pour monter jusqu’à lui, doivent emprunter neuf paliers invisibles. Chaque palier est une forêt, une clairière, un souffle plus froid.
D’autres anciens vous diront une version plus guerrière. Pendant la résistance contre les Français et la Révolution d’Août 1945, Chiêu Lầu Thi a été choisie comme lieu de construction d’une base retranchée, imprenable, noyée dans la forêt vierge. De là-haut, on voyait venir l’ennemi à dix kilomètres à la ronde. Par temps clair, la vue plonge sur 10 kilomètres, offrant un panorama époustouflant. Les neuf étages, c’étaient aussi les neuf niveaux de défense, les neuf virages de la piste muletière qui montait vers la base.
Aujourd’hui, il n’y a plus de soldats. Il ne reste que le vent, les arbres, et cette impression tenace que la montagne respire encore l’histoire.
### Où se cache-t-elle? Le cœur sauvage de Hoàng Su Phì

Pour trouver Chiêu Lầu Thi, il faut déjà vouloir se perdre.
Depuis la ville de Hà Giang, il faut suivre la Nationale 2 puis la provinciale 177 sur plus de 100 km jusqu’à Hoàng Su Phì. Le district lui-même est une déchirure géographique, un chaos magnifique de montagnes hautes et moyennes qui s’abaissent vers deux fleuves. C’est l’un des endroits les plus découpés du nord Vietnam.
Le sommet se trouve à environ 42 kilomètres du centre de Hoàng Su Phì, à 40 km de la petite ville de Vinh Quang. Les 20 derniers kilomètres sont une épreuve : une piste de terre rouge, glissante, qui serpente entre les rizières en terrasses les plus spectaculaires du pays – celles qui ont fait la renommée mondiale de Hoàng Su Phì – et des villages Dao, Nùng, H’Mông accrochés à la pente comme des nids.
Arrivé à Hồ Thầu, à 1 800 mètres, vous êtes déjà ailleurs. L’air sent l’humus, la fumée de bois et le thé frais. Les maisons sur pilotis en bois de pmu fument doucement. Ici, on ne parle pas fort. On écoute la montagne.
### L’Ascension : une traversée de trois mondes
Contrairement au Tay Con Linh qui demande deux jours pleins de trek engagé, Chiêu Lầu Thi est plus accessible, mais pas moins intense. On peut le faire en une longue journée depuis Hồ Thầu, ou en une nuit sous tente pour vivre le lever de soleil au sommet, ce que tout chasseur de nuages vous recommandera.
**Monde 1 : La Forêt des Théiers Ancestraux**
Les premiers pas ne montent pas. Ils s’enfoncent. Vous entrez dans une forêt primaire d’une biodiversité incroyable, avec ses bois rares et précieux et sa faune variée. C’est l’une des dernières forêts vierges du nord-est.
Le sol est une éponge de mousse épaisse de 30 centimètres. Les troncs sont des cathédrales. Et partout, entre les chênes, les cardamomes sauvages et les fougères arborescentes, surgissent les seigneurs des lieux : les théiers Shan Tuyet cổ thụ.
Shan Tuyet signifie “neige sur la montagne”. Ce sont des théiers de 200, 300, parfois 400 ans, dont les bourgeons sont recouverts d’un duvet blanc naturel évoquant une fine couche de neige. Ils poussent à l’état sauvage, à plus de 2 000 mètres. Les femmes Dao rouges les récoltent à mains nues, pieds nus sur les branches, comme leurs grands-mères avant elles. On dit que boire ce thé, c’est boire le nuage lui-même. Son parfum est fumé, profond, avec une longueur en bouche qui ne finit jamais. Cette forêt est un patrimoine vivant.
Vous marchez sous ces géants, et vous comprenez que vous n’êtes pas en train de conquérir une montagne. Vous êtes invité chez elle.
**Monde 2 : L’Arête des Vents**
Vers 2 100 mètres, la forêt s’ouvre brutalement. Les arbres se tordent, rabougris par le vent. Le sentier devient une arête étroite, couverte de bambous nains et de rhododendrons qui flamboient en rouge en mars-avril.
Ici, le monde change toutes les cinq minutes. Un coup de vent et la brume vous avale, humide, froide, impénétrable. Vous ne voyez plus vos chaussures. Vous n’entendez plus que votre cœur. Puis, aussi vite, la brume se déchire et vous offre une fenêtre sur l’infini : en contrebas, une mer de rizières en terrasses qui cascade jusqu’au fond de la vallée, des villages miniatures, et au loin, la silhouette du Tay Con Linh qui perce comme une île.
C’est l’école de la patience. Les montagnards disent : “À Chiêu Lầu Thi, on ne chasse pas les nuages. On attend qu’ils vous acceptent.”
**Monde 3 : Le Toit**
Les cent derniers mètres sont les plus durs. Pas à cause de la pente, mais à cause de l’émotion. Vous débouchez sur un petit plateau rocheux, balayé, presque chauve, avec une petite cabane en bois qui sert de refuge et un autel rudimentaire où les Dao déposent de l’encens.
Vous êtes à 2 402 mètres. Le deuxième plus haut sommet de Hà Giang.
Et là, si vous avez de la chance, si vous êtes venu dormir et vous lever à 4h30 du matin, le miracle se produit.
### La Chasse aux Nuages : pourquoi Chiêu Lầu Thi est le plus beau spot du Nord-Est
Chiêu Lầu Thi est connu comme un des plus beaux spots pour chasser les nuages dans le nord-est. Mais le mot “chasse” est trompeur. Il ne s’agit pas de courir après.
À 5h00, dans le noir glacial, vous sortez du sac de couchage. Le thermomètre affiche 2°C en hiver, parfois moins. Votre souffle fait de la fumée. En bas, tout est noir.
Puis, à l’est, une fine ligne orange. Et sous vos pieds, une chose impossible commence à naître.
Une mer. Pas une métaphore de photographe. Une vraie mer, blanche, épaisse, cotonneuse, qui remplit toutes les vallées de Hoàng Su Phì jusqu’à l’horizon. Les sommets voisins – le Kiêu Liêu Ti tout proche, avec lequel on le confond souvent – deviennent des îles flottantes. Vous êtes au-dessus du monde.
Le soleil se lève. Et c’est une explosion silencieuse. La mer de nuages passe du blanc au rose, au doré, à l’incandescent. Les neuf étages se révèlent. Chaque couche de brume prend une couleur différente. Le vent les fait bouger lentement, comme une respiration. On dit que par temps très clair, on voit jusqu’à la Chine.
Rester là, emmitouflé dans une couverture Dao, avec une tasse de Shan Tuyet brûlant entre les mains, à regarder la lumière naître sur une mer que personne d’autre ne voit, c’est une expérience qui vous reconfigure. On comprend pourquoi les Dao considèrent ce sommet comme sacré. On ne redescend jamais tout à fait le même.
Perché à 2000 mètres, le sommet Chiêu Lầu Thi se révèle comme un paradis pour les amateurs d’aventure et de sensations fortes. Oui, mais c’est surtout un paradis pour ceux qui cherchent le silence absolu.
### Le peuple du nuage : les Dao rouges de Hồ Thầu
On ne peut pas raconter Chiêu Lầu Thi sans raconter ceux qui le gardent.
Les Dao đỏ (Dao rouges) de Hồ Thầu sont l’âme de cette montagne. Leurs femmes, reconnaissables à leur coiffe rouge brodée de perles et à leur pantalon indigo orné de motifs complexes, sont les gardiennes du thé. Leurs hommes connaissent chaque sentier, chaque arbre à miel, chaque empreinte de sanglier dans la forêt.
Ils vous accueilleront dans leur homestay en bois, sans luxe, mais avec une générosité qui désarme. Le soir, autour du feu, on mange du porc noir grillé, du riz gluant aux pousses de bambou, et on boit de l’alcool de maïs. Les anciens racontent que la montagne est habitée par des esprits. Il faut demander la permission avant de monter. Il faut ne rien cueillir qu’on ne puisse porter dans son cœur.
Le tourisme ici est encore balbutiant, fragile. C’est ce qui fait sa force. Pas de téléphérique, pas de resort, pas de bar à cocktails au sommet. Juste une montagne, une forêt, et des hommes qui ont choisi de vivre à la hauteur des nuages.
Si vous venez, venez avec respect. Engagez un guide local. Dormez chez l’habitant. Achetez leur thé directement. C’est ainsi que cette beauté restera sauvage.
### Guide pratique pour l’ascensionniste passionné
**Quand partir?**
La saison de la chasse aux nuages s’étend d’octobre à avril. C’est l’hiver et le début du printemps qui offrent les plus belles mers de nuages.
* **Octobre – Décembre :** Ciel sec, rizières dorées après la récolte, nuages stables. La meilleure période.
* **Janvier – Mars :** Très froid, parfois givre et même neige au sommet. Aventure extrême. On dit que c’est vraiment une grande aventure de conquérir le mont Chiêu Lầu Thi en hiver. Prévoir équipement grand froid.
* **Avril – Juin :** Rhododendrons en fleurs, forêt luxuriante. Moins de nuages, mais lumière magique.
* **À éviter :** Juillet-Septembre, saison des pluies, piste impraticable, sangsues.
**Comment y aller?**
Depuis Hà Giang, comptez 3h30 de moto ou de voiture jusqu’à Hồ Thầu. La route est magnifique mais exigeante. Beaucoup combinent Chiêu Lầu Thi avec un trek plus long : Trek Hoàng Su Phì – Chiêu Lầu Thi – Bắc Hà sur 4 jours est un classique des agences locales.
Le trek final : 3 km depuis le point de départ à Hồ Thầu (1 800 m) jusqu’au sommet (2 402 m), soit environ 600 m de dénivelé. Comptez 2h à 2h30 de montée, 1h30 de descente.
**Que prévoir?**
Lampe frontale pour le lever de soleil, vêtements chauds coupe-vent (même en été, il fait 10°C au sommet à l’aube), chaussures de trek étanches, bâtons, 2L d’eau. Et surtout, une nuit sur place. Ne faites pas l’erreur de monter et descendre dans la journée. Vous manqueriez l’essentiel.
Chiêu Lầu Thi n’est pas une case à cocher sur une liste des plus hauts sommets. C’est une leçon d’humilité.
Quand vous êtes là-haut, à 2 402 mètres, les pieds dans la mousse, la tête au-dessus de la mer de nuages, à 42 kilomètres du monde moderne, vous comprenez que les “neuf étages” ne sont pas seulement ceux que les nuages gravissent pour vous atteindre. Ce sont les neuf étages que votre âme doit gravir pour se souvenir de ce qu’est le silence, l’immensité, et la petite place précieuse que nous occupons.
Et quand le soleil a fini de se lever, quand la mer de nuages commence à se dissiper, révélant en dessous les villages qui s’éveillent, vous ne ressentez qu’une envie : redescendre lentement, pour mieux remonter un jour.
Car certaines montagnes ne se conquièrent pas. Elles vous adoptent.
### Conclusion : La Montagne qui ne vous quitte plus
On redescend de Chiêu Lầu Thi avec les mollets qui brûlent, les chaussures couvertes de boue rouge, les joues giflées par le vent. On croit que c’est fini.
Et puis, une semaine plus tard, à Sa Pa, à Hanoi, ou chez vous en France, vous vous surprenez à lever les yeux à 5 heures du matin, à chercher cette mer blanche qui n’est plus là. Vous sentez encore l’odeur de la fumée de bois de Hồ Thầu, le goût fumé du Shan Tuyet sur votre langue, le froid mordant du sommet qui vous a fait pleurer sans que vous sachiez si c’était de froid ou de beauté.
C’est ça, le secret de Chiêu Lầu Thi.
Elle ne se laisse pas photographier. Les plus belles photos de mer de nuages que vous ramènerez ne vaudront jamais le frisson réel de l’avoir vécue. Elle ne se laisse pas posséder. À 2 402 mètres, deuxième plus haut sommet de Hà Giang, treizième du Vietnam, elle n’a besoin de personne. Elle était là bien avant la base de la résistance, bien avant les rizières en terrasses, bien avant les neuf étages de légende.
Ce qu’elle offre, si vous avez su l’écouter, ce n’est pas un exploit sportif. C’est un rappel.
Le rappel que le monde est encore vaste. Que la forêt primaire peut encore exister, avec ses théiers de 400 ans qui poussent sans l’homme. Que des femmes Dao rouges montent encore pieds nus cueillir des bourgeons couverts de neige. Que le silence, le vrai, existe encore, à seulement 42 kilomètres d’une route.
Chiêu Lầu Thi ne vous demande pas de la conquérir. Elle vous demande de monter ses neuf marches, une à une, de laisser en bas le bruit, la vitesse, l’impatience. Au neuvième étage, il n’y a plus de réseau, plus de notifications. Il n’y a que vous, une mer de nuages à perte de vue, et cette question simple qui vous traverse : qu’est-ce qui compte vraiment ?
Beaucoup viennent à Hà Giang pour la Boucle, pour les cols vertigineux de Ma Pi Leng. Ils repartent avec des images plein la tête.
Ceux qui prennent la petite piste boueuse vers Hồ Thầu, ceux qui dorment une nuit glaciale pour voir le soleil embraser les nuages, repartent avec autre chose. Une petite braise intérieure. Une certitude calme que, quelque part là-haut, au-dessus des nuages, il y a un endroit où le monde respire encore lentement.
Et cette braise, on ne l’éteint plus.
C’est pour ça qu’on revient toujours à Chiêu Lầu Thi.